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Chapitre XII — Quelques autres traces laissées par l'homme dans la nature

Dans nos campagnes, on rencontre çà et là, quelque trace d'activités liée à l'agro-industrie, élevage, agriculture ou autre, mais aussi d'activités industrielle.  C'est que notre sous-sol est riche en minerais - principalement du fer mais aussi de la chaux, du talc... - ce qui a amené des activités d'extraction (carrières et mines), qui ont généré à leur tour d'importantes activités de traitement des productions en aval. Car l'industrie a trouvé là les principales ressources dont elle avait besoin pour se développer, principalement l'eau, force motrice pour les forges hydrauliques, et le bois, éventuellement sous forme de charbon, pour la cuisson ou la fonte des minerais et métaux bruts...  Toutes ces activités ont aujourd'hui disparu, laisssant ces quelques traces, comme des bribes d'histoire, abandonnées en pleine nature.

Bâtisseurs de nos campagnes : l'art de la pierre sèche...

Autrefois, dans nos montagnes, on ne rencontrait pas seulement des soldats ou des moines. Pas souvent des randonneurs, mais des pâtres ou bergers, des chasseurs, des paysans ou vignerons, qui se sont créé un habitat particulier, pour eux et pour leurs bêtes : Orri, Barraca ou Cabana, Jaça, Cortal, Raparo ou Abric... Il règne une grande confusion dans ces appellations dont le sens précis peut changer selon les lieux et les époques, et qui peuvent désigner un abri, tantôt pour l'homme, tantôt pour les bêtes, bovins ou ovins...

En théorie, la jaça abriterait des bovins, le cortal, des ovins, la cabana ou barraca serait un abri toituré pour le vigneron comme pour le berger, ou peut-être le contrebandier, le raparo ou abric, plus sommaire, souvent sans toiture, pour la chasse aux oiseaux migrateurs, a l'espera (à l'affût) ou au "reguer" avec un filet...

L'orri, occupe une place à part. On réserve cette appellation à un habitat pour l'homme très spécifique : petite construction voûtée de 2,5 mètres à 3 mètres de diamètre pour une hauteur qui ne permet pas d'y tenir vraiment debout, en encorbellement de dalles de schiste, sans aucun ciment ni liant, les dalles coiffant la voûte enherbées pour l'étanchéité. Ailleurs, on peut les appeler capitelles... 

Bon, cela, c'est ce que je savais, ou croyais savoir..., en réalité, les choses seraient plus compliquées encore.

Selon Pierre Ponsich (1912-1999) l'orri serait une construction en pierre sèche dans laquelle les bergers en estive fabriquaient et affinaient sur place un fromage, qu'on appelait d'ailleurs le formatge d'orri. Selon Wikipédia, le terme désignerait plus largement une installation d'estive comprenant généralement un gîte non couvert pour les bêtes, une cabane pour les bergers et une autre pour la fabrication du fromage ; "au sens restreint", orri désignant le gîte non couvert et barraca la cabane des bergers...

Pour celles et ceux qui voudraient approfondir :

- Christian Lasure, Baraques et cortals du Roussillon ou le mythe des "capitelles" et des "orris", www.pierreseche.com, 1977

- André Ballent, Anny de Pous, les "orris" et autres édifices de pierre sèche. La découverte de ses erreurs lexicales. Une tranche d' "égo-histoire", Bulletin de la Société Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, 2023  

Les tines d'en Reig

C'est bizarrement par le "chemin de l'eau" que l'on tombe sur les Tines d'en Reig. Comme perdues dans une nature redevenue sauvage, les ruines de la vieille bâtisse cachent 4 cuves faïencées d'un rouge lumineux. Le site est naturellement entouré de vignes (abandonnées). Le village et le port sont 2 km plus bas à vol d'oiseau. On faisait donc la vinification sur place, et l'on transportait le vin au village dans des barriques à dos de mulet... Plus pratique que de descendre le raisin jusqu'à la cave bien équipée du village ?...

Quoiqu'il en soit, il existait d'autres "tines" dans nos montagnes, à Banyuls, les Tines de Comvernils et de La Llagastera, à Vallbona, sur les hauteurs de Collioure...

Pou de Gel, Pou de neu

On rencontre le puits à glace (pou de gel) en plaine ou moyenne montagne, dans les vallées, souvent approvisionné par ces canaux d'irrigation qui alimentaient aussi les forges, moulins à farine ou à huile... ; le puits à neige (pou de neu), il est plus haut, au-dessus de 800 et 1000 m, sur les massifs où l'on a le plus d'occasions de récolter de la neige qui sera conservée dans ces glacières d'altitude (et qu'on transportait au village quand le besoin s'en faisait sentir, de nuit, à dos de mulet, protégée par des peaux de bêtes et de la paille).

L’usage de la glace s’était répandu ici, comme dans d'autres pays méditerranéens, dans le courant des XVIème et XVIIème siècles. Un inventaire réalisé par Denis Fontaine et Michel Martzluff (Université de Perpignan) recense 84 à 92 glacières dans le Département, plus de 60 % d'entre elles datant du XVIIème siècle.

Les conditions géo-climatiques favorisaient cette pratique : une plaine littorale dominée par les motifs montagneux des Albères et du Canigou, d'amples variations thermiques (fortes chaleurs estivales, baisses de température et neige en altitude) et une concentration de la population dans des villes, notamment Perpignan, centre de consommation important (hôpitaux et établissements de santé, commerces de bouche, bourgeoisie aisée...). La consommation de glace à Perpignan était de près de vingt-quatre tonnes, chiffre énorme pour une ville qui comptait alors moins de 10 000 habitants. 

Le fer du Canigou - Mines et forges

Ce sont les romains, dès le 1er siècle AEC, qui commencèrent à exploiter les mines de fer du Canigou, mais c'est à partir de 1406, quand le roi d'Aragon établit la liberté d'exploitation du sous-sol, que l'activité connut un important développement : les villages autour du Canigou réactiveront les anciennes mines des romains et en ouvriront de nouvelles. La plus importante était celle de Batère.

Pas loin de la tour, plusieurs vestiges nous rappellent le passé minier du site : ici et là, des terrils, l'entrée bétonnée d'une galerie, une mine à ciel ouvert abandonnée, des bâtiments laissés en ruines, ou réhabilités, comme celui du gîte-auberge où logeaient autrefois les mineurs (il y en a eu jusqu'à 500 !).

Le minerai extrait était acheminé par câble (une ligne aérienne de 9,2 km pour un dénivelé de près de 1200 m, nécessitant 98 pylônes) jusqu'au site de traitement d'Arles sur Tech dit Carreau de la Mine. Ici, aux abords de la gare, sont restées diverses installations de stockage et traitement du minerai : une station de déchargement, un groupe de trémies de stockage, trois fours de grillage...

A Taurinya, au sud du village, on trouve l'ancien site minier du Salver : trémies, fours, centrale électrique, locomotive patientant à l'entrée d'une galerie, bâtiments divers... et le "plan incliné" qui permettait de descendre le minerai jusqu’au chemin de traînage mécanique - environ 8 km - pour l'acheminer dans des wagonnets jusqu'à des trémies près du village, avant d'être transporté à la gare de Prades.

Au XIXème siècle, toute la montagne est truffée de galeries et en même temps, les forges pour transformer le minerai, se multiplient pareillement. Ce ne seront plus les forges primitives, "à bras" ou "volantes", installées près des lieux d'extraction, mais les forges dites "catalanes", permettant d'obtenir le fer à partir du minerai par réduction directe, sans passer par l'étape de la fonte. Ce type de forge utilisait la force hydraulique pour la "trompe", tuyau vertical qui canalise un mélange d'eau et d'air en pression jusqu'au-dessus du foyer (lui procurant ainsi une ventilation forcée et permanente sans intervention manuelle) et, par l'intermédiaire d'une roue à aube, pour actionner le "martinet", gros marteau utilisé pour "cingler" la masse de fer fournie par le minerai afin de le débarrasser de ses scories et impuretés.

Elles vont donc tout naturellement s'installer à proximité de cours d'eau avec un débit et une hauteur de chute suffisants, et présentant des commodités d'accès pour acheminer le minerai et le charbon. On les trouvera près de torrents de montagne et surtout près du Tech dans la vallée.

A Sorède, au lieu dit "El Martinet", on peut encore voir les ruines du petit aqueduc qui permettait d'alimenter une ancienne forge catalane que le marquis d'Oms fit construire en 1784 sur la rive droite du Tassio, rivière de Sorède, en aval de la grande forge "ancienne génération" qu’il possédait déjà depuis 1749. Tout à côté ont été installés une réplique du martinet et la structure du pylône d’arrivée du transbordeur avec sa grande roue...

Les "marmites" à charbon : Moins lourd que le bois, avec un pouvoir calorique deux fois plus élevé, le charbon de bois était le combustible utilisé dans les forges ; il en fallait donc beaucoup... Ces "marmites" ou "perols", que nous pouvons trouver, ici ou là, abandonnées et rongées par la rouille, sont des fours mobiles qui avaient l’avantage de complètement carboniser le bois.

Le four à chaux de Corbère-les-Cabanes

Tout à côté du Puits à glace de Corbère-les-Cabanes, on découvre un four à chaux. A l'époque, la plupart des édifices étaient montés en moellons noyés dans la chaux. On la produisait par calcination de la pierre calcaire, très présente dans la région, dans un four. Comme combustible,on utilisait le bois  ou le charbon de bois. La température devait atteindre les 900°C que l'on maintenait pendant 4 à 6 jours.

Les mines de Talc du Mas Borrec à Maureillas

Non loin de la tour Bell Ull, on trouve des épaves rouillées de wagonnets, vestiges des mines du mas Borrec. Là, on extrayait de la Stéatite, dite aussi parfois "pierre de savon", parce que légèrement grasse ou savonneuse au toucher, en raison du talc qui en est son principal composant. Cette pierre à fort pouvoir calorifique était utilisée, entre autres, pour la construction de poêles et cheminées... 

Autres traces plus insolites...

Le Four solaire du Padre Himalaya

C'est au Coll del Buc, en montant aux ruines du château d'Ultrera, que l'on peut trouver les maigres vestiges de ce qui fut le four solaire du Padre Himalaya : traces du rail circulaire sur lequel pivotait la machine (5 m de diamètre), restes de la plate-forme, enceinte en pierres sèches.

C'est durant l'été 1900 que le savant portugais Miguel Antonio Gomes (1868-1933), surnommé "Padre Himalaya" en raison de sa grande taille, fait monter par ses assistants aidés d'habitants de Sorède, plus de 4 tonnes de matériel, à dos d'hommes et de mulets ... Son "four solaire à concentration" était fait de 260 miroirs tronconiques en métal poli fixés sur une structure métallique qui les rendait orientables vers le soleil, les rayons solaires focalisés au centre du creuset produisant une température estimée à 900°C.

Ses expériences sur le site dureront trois mois, puis il déménagera son matériel pour poursuivre son travail dans un premier temps en région parisienne, puis aux États-Unis ou il fait construire un four solaire beaucoup plus grand qu'il appellera Pyréliophore avec lequel il obtient le Grand Prix l’Innovation lors de l'Exposition Universelle de St Louis (Missouri) en 1904.

En 2016, l'association des Amis du Padre Himalaya, de Sorède, a procédé à la réalisation d'une réplique à l'identique de son four solaire, visible au Mas del Ca.

Le crash du DC6 entre la Jonquera et Cantallops

Impressionnant, désolant, émouvant, triste... On ressent tout cela devant les débris éparpillés dans la nature du DC6, à quelques mètres du sommet du Puig de les Canals, au-dessus de Cantallops, non loin de Requesens. L'appareil venu de Marignane pour lutter contre le violent incendie (28 000 hectares ravagés des deux côtés de la frontière) s'est crashé en phase de largage. Le pilote Jean-Pierre Davenet, le copilote Jacques Ogier et les mécaniciens Jacques Lebel et Roland Denard sont tués dans ce dramatique accident. C'était le 19 juillet 1986.