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Chapitre IX — Pierres couchées, pierres levées et autres mégalithes

Le mégalithisme : une ''science de l'imprécis'', selon les mots du préhistorien Serge Cassen. Imprécisions ou mystères, c'est tout ce que l'on ne sait pas à propos de ces monuments de pierres qui nous les rendent fascinants.

Le mégalithe le plus répandu, c'est bien sûr le dolmen. On en trouve un peu partout dans le monde, en Afrique, au Proche et Moyen Orient, en Inde ou en Corée, en Amérique du Sud comme du Nord... même si c'est en Europe de l'Ouest qu'ils sont les plus nombreux.

C'est environ 4500 ans avant notre ère, que sont apparus des monuments avec de vraiment grosses pierres. Avant cela, les morts, on les mettait dans des fosses, des grottes naturelles (avec éventuellement quelques aménagements) ou complètement artificielles, les hypogées, et bientôt des coffres de pierre, semi-enterrés et surmontés de tertres qui les consolidaient. 

Les dolmens présentent une grande diversité : il y a des ''monoplaces'' et des collectifs, à usage unique ou réutilisables, des simples ou à couloir, à vestibule-puits, porte-fenêtre ou autre structure d'accès, parfois une antichambre entre le couloir et la chambre... Le plus souvent recouverts d'un tumulus, tertre quand il est majoritairement composé de terre ou cairn, avec seulement des pierres... 

Et bien, de ces dolmens, on sait à peu près comment ils ont été dressés, et comment ont pu être extraits et transportés, en certains cas, de fort loin, ces blocs de pierre, pesant parfois plusieurs dizaines de tonnes, qui les constituaient. Avec encore pas mal d'interrogations quand même... Nous savons bien qu'il s'agissait de tombes, mais rien de la dimension religieuse et rituelle qui était liée à cette fonction sépulcrale, dont témoignent ces cupules (parfois reliées entre elles par des rigoles), croix et autres figures géométriques ou anthropomorphiques, qui ornent les dalles de nombre d'entre eux, ou encore leur orientation d'évidence en rapport avec le mouvement apparent du soleil... 

On ne sait pas non plus qui étaient les morts qui avaient droit à une telle sépulture monumentale...

Par ailleurs, pour Jean Guilaine "les dolmens ne sont pas que des tombes", l'important travail collectif nécessaire à leur édification laissant supposer que le groupe matérialise et proclame ainsi son appropriation d'un espace.

Pour les menhirs, il convient d'être prudents ; toutes les pierres dressées n'en sont pas : à toutes les époques historiques on a érigé de grandes pierres pour commémorer un évènement, marquer un carrefour de chemins ou les limites d'un territoire. Mais, au Néolithique, il est aussi très probable que ces menhirs isolés aient déjà pu constituer des éléments d'un antique bornage. Et on a parfois; à des époques historiques, utilisé comme bornes d'authentiques menhirs (et dolmens aussi...) souvent situés sur des points remarquables dans le relief. Il est ainsi fréquent que leur emplacement corresponde aujourd'hui à la limite entre deux ou trois territoires communaux.

Par ailleurs, les menhirs ne sont pas toujours isolés, ils constituent parfois des alignements ou des cercles, des cromlechs...

Dolmens et menhirs : une riche diversité selon les terroirs...

Les dolmens et menhirs, en France, on les associe généralement à la Bretagne (les menhirs à Obélix...). Il y a pourtant d'autres régions françaises où ces mégalithes sont relativement plus nombreux. En Aveyron, notamment, où l'on en compte plus de 1000, deux fois plus que dans l'ensemble de la Bretagne, ou en Ardèche, près de 900, les terrains calcaires de ces régions favorisant les constructions mégalithiques et, quand même, entre 130 et 150, dolmens et menhirs confondus, dans notre seul petit département. 

C'est toutefois en Bretagne que l'on trouve les plus beaux et plus gros spécimens. Comme le Cairn de Barnenez, d'une longueur de 75 mètres qui recouvre onze dolmens à couloir, ce qui en fait le plus grand monument mégalithique d'Europe après celui de Newgrange en Irlande, le Grand menhir brisé d'Er-Grah (21,50 mètres, 280 tonnes (!) à Locmariaquer, les Alignements de Carnac (3 300 pierres dressées), le dolmen la Roche aux Fées à Essé (parallélépipède de 19,50 mètres de long pour 4,70 de large et 4,10 de hauteur formé d'une quarantaine de pierres, les plus lourdes pesant plus de 40 tonnes), et de belles allées couvertes, comme celles de l'Île Grande à Pleumeur-Boudu ou de Kerguntuill à Trégastel...

En comparaison, le dolmen de la Creu d'en Cobertella, à Roses, réputé comme le plus grand de Catalogne, mesure 5,70 mètres de long pour 2,45 mètres de large), et le dolmen Na Cristiana, à Saint-Jean d'Albère, le plus imposant du Roussillon, ne mesure jamais que 4 mètres de long pour 1,92 de large et 1,60 de hauteur... Nos monuments sont également plus tardifs, datés le plus souvent du Chalcolithique ou Néolithique final (-3000 /-2500) jusqu'au bronze ancien (-2300 / -1600), alors que les plus anciens en Bretagne datent du Néolithique moyen, vers -4700.

Mais nous en avons quand même qui méritent de marcher un peu (parce que, les nôtres, tous situés dans des zones accidentées ou montagneuses, on n'y accède pas en voiture...).

A nos dolmens, on a souvent donné un nom populaire évoquant leur forme : Peyralada/Peralada : pierre couchée (alors que Peyrefita/Perafita : pierre dressée, plantée désignera un menhir) ; balma, cauna ou cova : grotte, abri ; llosa ou taula : dalle ; arca ou arqueta, caixa : arche, coffre, caisse ; molló : amas de pierres... et on leur attribue quelquefois une origine légendaire : de l'Alarb ou del Moro (de l'Arabe, du Maure, les invasions arabes semblant avoir laissé une trace indélébile dans l'imaginaire collectif), de l'Home mort ou de la Dona Morta, d'en Rotllan (plusieurs sont attribués au neveu de Charlemagne)...

A l'inverse, des monuments ont laissé leur nom à des lieux, même si, éventuellement, ils ne sont plus là : Pla de l'Arca à Molitg-les-Bains comme à Maureillas, coll de les Arques à Boule d'Amont, coll de la Llosa à Escaro ou à La Llagonne, coll de Molló à Collioure, Peyrefite à... Peyrefite. C'est d'ailleurs souvent à partir de ces toponymes que les archéologues, comme Jean Abelanet, ont déniché des monuments oubliés.

Pour les mégalithes catalans, de Catalogne nord et de l'Ampourdan, nous avons voulu présenter de manière quasi exhaustive tous ceux que nous avons pu visiter, avec aussi tous les monuments plus modestes, cistes ou chambres mégalithiques, para-dolmens (cavités naturelles plus ou moins aménagées), dolmens partiellement ou presque entièrement ruinés et incomplets..., qui sont ceux qui souvent nous ont donné le plus de mal à trouver, pas signalés, cachés dans la broussaille, le chemin d'accès disparu, avalé par la végétation... Pour montrer les ravages du temps après 4 ou 5000 ans d'existence, les effets du vent, de la pluie, du gel ou de la foudre, mais plus encore d'interventions humaines : on les a démantelés pour les déplacer (parce qu'ils gênaient dans un champ ou une vigne), ou pour leur emprunter quelques dalles pour d'autres constructions, quand on ne les a pas simplement détruits parce qu'on ne supportait pas ces objets de cultes païens... 

Les descriptifs accompagnant les photos de ces monuments seront, la plupart du temps, extraits de deux ouvrages de référence de deux personnalités majeures de l'archéologie catalane : 

  • Jean Abelanet, Itinéraires mégalithiques - Dolmens et rites funéraires en Roussillon et Pyrénées nord catalanes, ed. Trabucayre 2011.
  • Josep Tarrús i Galter, Poblats, dòlmens i menhirs - Els grups megalítics de l'Albera, serra de Rodes i cap de Creus, Diputació de Girona, 2002   
Abelanet Tarrus

Et; Enric Carreras Vigorós, Josep Tarrús i Galter, Nous monuments megalítics a l'Alt Empordà i el Rosselló entre 1999-2015, Cypsela 20, Museu d'Arqueologia de Catalunya, 2014-2016  

L'architecture des dolmens s'est modifiée dans le temps, mais présente aussi d'intéressantes spécificités "régionales", ou de terroirs... :

Le Languedoc possède de beaux et grands monuments avec une antichambre entre le couloir et la chambre, les séparations marquées par des portes réalisées par deux dalles jointives échancrées par bouchardage ou une dalle unique taillée en hublot (Allée couverte de Saint-Eugène à Laure-Minervois, Morrel dos Fados à Pépieux) ; parfois l'entrée de la chambre est en porte de four (Ostalet de las Fadas à Saint-Privat, Dolmen de Gallardet au Pouget, Dolmen de Coste Rouge à Saint-Privat). A Casals, dans le Tarn et Garonne, au lieu-dit Pech de Cazals, on trouve un rare (peut-être unique ?) cas de ''dolmens emboîtés'' : deux dolmens imbriqués l'un dans l'autre, le premier, plus petit, ayant été englobé par un deuxième grand dolmen plus tardif. Les monuments du Causse de Blandas, dans le Gard, se caractérisent par le calcaires dans lequel ils ont été construits et qui leur donne un aspect particulier, à l'instar des monuments de Wéris dans les Ardennes belges, en poudingue local (un amalgame naturel de galets roulés de grès enrobés dans un ciment pierreux). 

Autre "spécialité locale", les statues-menhirs. Il faut distinguer deux catégories bien distinctes présentes dans des zones géographiques bien distinctes : les statues-menhirs du Rouergue-Haut Languedoc et celles de Corse. Celles du premier groupe se présentent comme des stèles anthropomorphes, essentiellement ovalaires ou rectangulaires avec un sommet arrondi (c'est dire qu'elles ne correspondent guère à une silhouette humaine...). Elles sont gravées et/ou sculptées en bas-relief sur les deux faces de représentations de personnages, hommes ou femmes, dont le genre est indiqué par des détails anatomiques ou leurs attributs : seins, chevelure, collier, pendeloque entre les seins... pour les statues féminines ; poignard, hache, arc, baudrier, casque... pour les statues masculines. Etrangement, ces statues-menhirs peuvent changer de sexe, par une modification de leurs attributs initiaux. 

Les statues-menhirs corses, c'est tout autre chose. 99 sont recensées. Elles ont été sculptées en ronde-bosse et bas-relief sur des blocs de granit de forme allongée, l'anthropomorphisme devenant de plus en plus réaliste avec le temps et accentué par la représentation d'attributs vestimentaires et d'armes. A noter qu'elles sont asexuées, à la différence des statues-menhirs du Rouergue. Elles peuvent apparaître isolées ou groupées avec d’autres statues-menhirs, des menhirs ou d’autres monuments préhistoriques (l'exceptionnel site de Filitosa, celui de Cauria, avec les alignements de Pagliaghju et de Rinaghju, les alignements de Stantori et d'Apazzu...). 

Mais, comme mégalithes, il n'y a pas que des dolmens et des menhirs... 

En Sardaigne, ce sont bien sûr surtout les nuraghes, qui avaient semble-t-il de multiples fonctions, de défense, résidentielle, sociale, économique, administrative, religieuse... 8 000 (!) sont recensés sur l'île, érigés entre 1600 et 300 AEC, simples, formés d'une seule tour et complexes, avec une tour centrale que pouvaient entourer jusqu'à 5 tours latérales reliées par des remparts, et autour du nuraghe les habitations de plan circulaires du village. D'une architecture sophistiquée, avec la partie supérieure de la chambre principale se terminant en tholos, sorte de plafond en dôme, et des escaliers hélicoïdaux aménagés dans les murs.  Nuraghes Palmavera (Alguer), Santu Antine (Torralba), Su Nuraxi (Barumini), Santa Barbara (Macomer), Su Mulinu (Villanovafranca),  seul exemple connu qui conserve un autel en forme de nuraghe du début de l'âge du Fer (950 - 750 av. J.-C.)... Outre les nuraghes, ce sont aussi plus de 3 500 Domus de Janas ("maisons des fées"), des hypogées, tombes artificielles creusées dans la roche, datées de 4300 à 3700  AEC, qui ont ici la particularité d'avoir été réalisées à l'image des maisons des vivants avec colonnes, plinthes, foyers, fausses  portes symbolisant le passage dans l'au-delà, motifs symboliques sculptés, gravés ou peints, cornes taurines, spirales... (Sites d'Anghelu Ruju à l'Alguer et de Pranu Mutteddu à Goni). Et puis, ce sont aussi plus de 800 tombes des Géants, sépultures collectives appartenant à la culture nuragique (leur plan a la forme d'une tête de taureau) et des pozzi sacri (puits sacrés), structures souterraines cultuelles destinées au culte de l'eau, à l'architecture particulièrement élaborée. (l'étonnant Pozzo sacro di Santa Cristina à Paulilatino, la Tomba  di Giganti  di S'Ena 'e Thomes  à Dorgali)

La Suède conserve quelques surprenants skeppssättnings - bateaux de pierres –, alignements de pierres dressées en forme de navires typiquement scandinaves datant de l'ère Viking (An 1000 environ). Le seul site d'Anundshög, à Västerås, en compte cinq (et aussi 11 tumulus, 10 cercles de pierres et un alignement de pierres dressées menant à une pierre runique...). 

Last but not least, impossible de faire l'impasse sur le site exceptionnel de Stonehenge en Angleterre, le monument mégalithique le plus complexe et sophistiqué au monde d'un point de vue architectural, dont la construction s'est faite en cinq grandes étapes, entre 3000 et 1100 AEC. C'est aussi l'un des plus impressionnants, avec ses énormes blocs de grès Sarsen (25 t) soigneusement assemblés en trilithes (deux piliers supportant une dalle en linteau) pour former le cercle extérieur du monument, de 30 m de diamètre. Aujourd'hui, ne subsistent que 17 menhirs sur les 30 à l'origine et seuls 6 linteaux sont toujours en place, assez pour apprécier le soin incroyable apporté à la construction (assemblages à tenon et mortaise ou à rainure et languette, les faces intérieure et extérieure des linteaux finement travaillées pour accentuer l'illusion d'un anneau de pierre continu... ). A l'intérieur, les restes du fer à cheval formé à l'origine de 5 trilithes de grès (deux sont restés intacts), et quelques pierres bleues (Dolérite) des plus de 80 qui formaient à l'origine un arc de cercle, et qui proviennent, on le sait maintenant, du sud-ouest du Pays de Galles, à quelques 240 km !...  

Et, tout à côté de Stonehenge, à seulement 34 km, un autre site majeur, celui de Avebury : 

Construit et profondément remanié entre 2850 et 2200 AEC environ, le henge se présente aujourd'hui sous la forme d'une vaste enceinte circulaire entourée d'un énorme talus et d'un fossé de 1,3 km de circonférence, encerclant une zone qui comprend une partie du village d'Avebury. À l'intérieur du henge se trouve le plus grand cercle de pierres de Grande-Bretagne (180 pierres levées brutes) qui renferme lui-même deux cercles de pierres intérieurs plus petits. Et, partant de l'entrée sud-est du cromblech, West Kennet Avenue (double alignement de menhirs sur une longueur d'environ 2,5 km). Encore aux alentours, Silbury Hill (le plus grand tumulus d'Europe), West Kennet Long Barrow (Sépulture collective couvrant au moins 46 tombes), The Sanctuary (cercle de pierres et de poteaux en bois où avaient lieu plusieurs rituels, dépôts d'offrandes,...)