Dans nos campagnes, on rencontre çà et là, quelques traces d'activités liée à l'agro-industrie, élevage ou agriculture, mais aussi d'activités industrielle. C'est que notre sous-sol est riche en minerais - principalement du fer mais aussi de la chaux, du talc... - ce qui a amené des activités d'extraction (carrières et mines) qui ont généré à leur tour d'importantes activités de traitement des productions en aval. Car l'industrie a trouvé là les principales ressources dont elle avait besoin pour se développer, principalement l'eau, force motrice pour les forges hydrauliques, et le bois, éventuellement sous forme de charbon, pour la cuisson ou la fonte des minerais et métaux bruts... Toutes ces activités ont aujourd'hui disparu, laisssant ces quelques traces, comme des bribes d'histoire, abandonnées en pleine nature.
Bâtisseurs de nos campagnes : l'art de la pierre sèche...
Autrefois, dans nos campagnes, on ne rencontrait pas seulement des soldats ou des moines. Pas souvent des randonneurs, mais des pâtres ou bergers, des chasseurs, des paysans ou vignerons, qui se sont créé un habitat particulier, pour eux et pour leurs bêtes : Orri, barraca ou cabana, jaça, cortal, raparo ou abric... Il règne une grande confusion dans ces appellations dont le sens précis peut changer selon les lieux et les époques, et qui peuvent désigner un abri, tantôt pour l'homme, tantôt pour les bêtes, bovins ou ovins...
En théorie, la jaça abriterait des bovins, le cortal, des ovins, la cabana ou barraca serait un abri toituré pour le vigneron comme pour le berger, ou peut-être le contrebandier, le raparo ou abric, plus sommaire, souvent sans toiture, pour la chasse aux oiseaux migrateurs, a l'espera (à l'affût) ou au "reguer" avec un filet... L'orri, occupe une place à part. On réserve cette appellation à un habitat pour l'homme très spécifique : petite construction voûtée de 2,5 mètres à 3 mètres de diamètre pour une hauteur qui ne permet pas d'y tenir vraiment debout, en encorbellement de dalles de schiste, sans aucun ciment ni liant, les dalles coiffant la voûte enherbées pour l'étanchéité. Ailleurs, on peut les appeler capitelles...
Bon, cela, c'est ce que je croyais savoir... En réalité, les choses seraient plus compliquées encore.
Selon Pierre Ponsich, l'orri serait une construction en pierre sèche dans laquelle les bergers en estive fabriquaient et affinaient sur place un fromage, qu'on appelait d'ailleurs le formatge d'orri. Selon Wikipédia, le terme désignerait plus largement une installation d'estive comprenant généralement un gîte non couvert pour les bêtes, une cabane pour les bergers et une autre pour la fabrication du fromage ; "au sens restreint", orri désignant le gîte non couvert et barraca la cabane des bergers...
Pour celles et ceux qui voudraient approfondir :
- Christian Lasure, Baraques et cortals du Roussillon ou le mythe des "capitelles" et des "orris", www.pierreseche.com, 1977
- André Ballent, Anny de Pous, les "orris" et autres édifices de pierre sèche. La découverte de ses erreurs lexicales. Une tranche d' "égo-histoire", Bulletin de la Société Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, 2023
Pou de Neu, Pou de Gel - Puits à neige, puits à glace
On rencontre le puits à glace en plaine ou moyenne montagne, dans les vallées, souvent approvisionné par ces canaux d'irrigation qui alimentaient aussi les forges ; le puits à neige, il est plus haut, au-dessus de 800 et 1000 m, où l'on a le plus d'occasions de récolter de la neige qui sera conservée dans ces glacières d'altitude, et qu'on transportait au village quand le besoin s'en faisait sentir, de nuit, à dos de mulet, protégée par des peaux de bêtes et de la paille.
L’usage de la glace s’était répandu ici, comme dans d'autres pays méditerranéens, dans le courant des XVIème et XVIIème siècles. Un inventaire réalisé par Denis Fontaine et Michel Martzluff (Université de Perpignan) recense 84 à 92 glacières dans le Département, plus de 60 % d'entre elles datant du XVIIème siècle.
Les conditions géo-climatiques favorisaient cette pratique : une plaine littorale dominée par les motifs montagneux des Albères et du Canigou, d'amples variations thermiques (fortes chaleurs estivales, baisses de température et neige en altitude) et une concentration de la population à Perpignan, centre de consommation important (établissements de santé, commerces de bouche, bourgeoisie aisée...). La consommation de glace y était de près de vingt-quatre tonnes, chiffre énorme pour une ville qui comptait alors moins de 10 000 habitants.
Le fer du Canigou - Mines et forges
Ce sont les romains, dès le 1er siècle AEC, qui commencèrent à exploiter les mines de fer du Canigou, mais c'est quand le roi d'Aragon établit la liberté d'exploitation du sous-sol, en 1406, que l'activité connut un important développement : les villages autour du Canigou réactiveront les anciennes mines des romains et en ouvriront de nouvelles.
La plus importante était celle de Batère. Pas loin de la tour, plusieurs vestiges nous rappellent le passé minier du site : ici et là, des terrils, l'entrée bétonnée d'une galerie, une mine à ciel ouvert abandonnée, des bâtiments laissés en ruines, ou réhabilités, comme celui du gîte-auberge où logeaient autrefois les mineurs (il y en a eu jusqu'à 500 !). Le minerai extrait était acheminé par câble (une ligne aérienne de 9,2 km pour un dénivelé de près de 1200 m, nécessitant 98 pylônes) jusqu'au site de traitement d'Arles sur Tech dit Carreau de la Mine. Ici, aux abords de la gare, sont restées diverses installations de stockage et traitement du minerai : une station de déchargement, un groupe de trémies de stockage, trois fours de grillage...
A Taurinya, au sud du village, on trouve l'ancien site minier du Salver : trémies, fours, centrale électrique, locomotive patientant à l'entrée d'une galerie, bâtiments divers... et le "plan incliné" qui permettait de descendre le minerai jusqu’au chemin de traînage mécanique - environ 8 km - pour l'acheminer dans des wagonnets jusqu'à des trémies près du village, avant d'être transporté à la gare de Prades.
Au XIXème siècle, toute la montagne est truffée de galeries et en même temps, les forges pour transformer le minerai, se multiplient pareillement. Ce ne seront plus les forges primitives, "à bras" ou "volantes", installées près des lieux d'extraction, mais les forges dites "catalanes", permettant d'obtenir le fer à partir du minerai par réduction directe, sans passer par l'étape de la fonte. Ce type de forge utilisait la force hydraulique pour la "trompe", tuyau vertical qui canalise un mélange d'eau et d'air en pression jusqu'au-dessus du foyer (lui procurant ainsi une ventilation forcée et permanente sans intervention manuelle) et, par l'intermédiaire d'une roue à aube, pour actionner le "martinet", gros marteau utilisé pour "cingler" la masse de fer fournie par le minerai afin de le débarrasser de ses scories et impuretés.
Elles vont donc tout naturellement s'installer à proximité de cours d'eau avec un débit et une hauteur de chute suffisants, et présentant des commodités d'accès pour acheminer le minerai et le charbon. On les trouvera près de torrents de montagne et surtout près du Tech dans la vallée.
A Sorède, au lieu dit "El Martinet", on peut encore voir les ruines du petit aqueduc qui permettait d'alimenter une ancienne forge catalane que le marquis d'Oms fit construire en 1784 sur la rive droite du Tassio, rivière de Sorède, en aval de la grande forge "ancienne génération" qu’il possédait déjà depuis 1749. Tout à côté ont été installés une réplique du martinet et la structure du pylône d’arrivée du transbordeur avec sa grande roue...
On va aussi parfois trouver, abandonnées ici ou là et rongées par la rouille, d'anciennes "marmites à charbon" ou "perols", fours mobiles qui avaient l’avantage de complètement carboniser le bois. Moins lourd que le bois, avec un pouvoir calorique deux fois plus élevé, le charbon de bois était le combustible utilisé dans les forges ; il en fallait donc beaucoup...
Autres vestiges "oubliés" dans la nature :
Les Tines d'en Reig à Banyuls, des cuves à vin en pleine nature ; un four à chaux à Corbère-les-Cabanes ; des vestiges des mines de talc du Mas Borrec à Maureillas ; de maigres traces du four solaire de Padre Himalaya à Sorède ; les débris du DC6 crashé entre la Jonquera et Cantallops.