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Chapitre VI — Ces tours là-haut...

On s'en doute un peu quand on les voit perchées sur les crêtes, il faut grimper pour parvenir jusqu'à ces tours.

Mais cela en vaut la peine : D'une tour, on voit loin, très loin. C'est bien pour cela qu'elles se tiennent là-haut. Et de tour en tour, les signaux (de fumée le jour, de feu la nuit) parcourent rapidement tout le royaume, jusqu'au château, en ville. 

Et comme leur accès est laborieux, à peu on peut résister à beaucoup en attendant le renfort (elles ne sont jamais très loin du château dont elles dépendent). Comme l'écrivait le Commandant Ratheau (1866) : "Leur position est leur principale force". D'ailleurs elles n'étaient occupées d'ordinaire que par quelques cinq ou six hommes et un mastí (mâtin, molosse), ce qui était à peu près le maximum de personnes (chien non compris) qu'elles pouvaient accueillir dans leurs espaces réduits.

On en trouve présentant des caractéristiques les plus diverses : pratiquement autant de base carrée que de base ronde, avec des hauteurs qui varient de 12 à 20 mètres pour un diamètre intérieur de 4 à 5 mètres en moyenne, parfois plus, parfois moins, le plus souvent avec deux étages (qui peuvent être voûtés ou sur plancher), mais parfois un seul, avec une plate-forme sommitale où pouvait être installée une gabia de fer farahons (cage pour faire des feux), souvent une citerne en sous-sol qui recueillait l'eau de pluie depuis la plate-forme, des épaisseurs de murs de moins de 1 mètre à près de 3 mètres, avec un nombre très variable d'archères ou meurtrières, l'entrée presque toujours à hauteur du 1er étage pour rendre son accès plus difficile, parfois des mâchicoulis qui, au XIIIème, ont remplacé les hourds en bois, avec ou sans "chemise" - enceinte entourant la tour -, quelques rares fois un fossé…

Alors que, ceci expliquant en grande partie cela, leur datation varie du Xème au XIVème siècles, plus de la moitié antérieures au XIIIème (même si modifiées ou transformées postérieurement).

Et à chaque époque a correspondu une mission spécifique :

Les tours de l'époque carolingienne, parfois héritées des Wisigoths et des Romains, étaient destinées à protéger les populations des fréquentes incursions et razzias généralement imputées aux Sarrasins.

Avec les seigneuries, de la fin du Xème au XIIème siècles, on se protégeait surtout de son voisin, les seigneurs toujours prêts à guerroyer entre eux pour agrandir leurs domaines aux dépens les uns des autres. Il s'agissait donc de surveiller un territoire relativement restreint en communication directe avec le château du seigneur.

A partir de 1276, avec le Royaume de Majorque, on passe d'un territoire fragmenté en de nombreux comtés à un territoire uni face à la menace que représente désormais le puissant royaume voisin d'Aragon. Cela a généré une nouvelle organisation dans un système plus global mettant tout le royaume en connexion, en faisant converger les signaux sur le palais de Perpignan.

Après la chute du royaume de Majorque et l'annexion du Roussillon au royaume d'Aragon (1344), les choses vont encore changer, l'ennemi potentiel passant du sud au nord : le royaume de France. L'organisation du réseau s'adaptera.

Les signaux que se transmettaient les tours étaient des signaux de danger, de simples alertes. Une ordonnance royale de Pierre IV d'Aragon précisait les codes utilisés. Tout au plus indiquait-on l'importance approximative des agresseurs (par centaines d'hommes armés) et s'ils avaient ou non passé la frontière du Royaume.

Encore fallait-il que la circulation de l'info soit rapide, en tenant compte du relief, ce qui explique la densité du réseau constitué, avec des tours principales (à grand rayon visuel) et des tours secondaires (un angle de vue qui peut être restreint, mais essentiel), mais aussi d'autres relais, donjons de châteaux, voire clochers d'églises fortifiées, jusqu'à des "chapelles-observatoires" (dans ce cas, ce sont leurs cloches qui produisaient les signaux...). Et, comme le fera remarquer Charles-Laurent Salch (1999) en organisant le réseau selon des axes, constitués essentiellement par les vallées du Tech (Vallespir) et de la Têt (Conflent), la liaison entre les deux vallées étant assurée par les tours de Batère et Castelnou, avec pour fonction essentielle d'alerter le plus rapidement les châteaux royaux de Perpignan et de Collioure. La tour du château de Perpignan devait répéter le signal de façon à alerter Madeloc (qui, elle, transférait l'info jusqu'à Barcelone, via Peralada...), et Rodès, Força Real, El Far, Opoul et Salses (pour l'intérieur du territoire). (Anny de Pous, 1967)

Les ingénieurs militaires des siècles suivants, du XVème et au-delà, juqu'à Vauban, conscients de leurs positions stratégiques exceptionnelles, choisiront parfois de les détruire (quand elles pouvaient constituer une menace pour un autre site militaire, comme la Petite Tour de Badabany à Villefranche de Conflent (Vauban, occupé à la fortification de la ville, la fera détruire estimant qu'elle pouvait constituer une menace sur le fort Libéria en cours de construction), de les remplacer (au Perthus, le Fort de Bellegarde sur le site de l'ancienne tour de Garde ; à Amélie-les-Bains, Fort des Bains sur le site de l'ancienne Torre Real del Puig dels Banys) ou de les intégrer dans une nouvelle construction (Fort Sainte Thérèse et Fort Saint Elme, à Collioure, Fort Lagarde à Prats de Mollo).

En tout cas, les vues panoramiques des sites où elles sont érigées méritent amplement les grimpettes parfois un peu ardues pour y parvenir.



 

Indications bibliographiques :

- RATHEAU Commandant, Mémoire sur des tours d'observation et de signaux, compte-rendu de la 33ème session du Congrès archéologique de France, 1866

- RATHEAU Alexandre, Les ruines de Cabrenç, in Bulletin de la SASL des Pyrénées- Orientales, n°13, 1865

- DE POUS Anny, Les Tours à signaux des vicomtés de Castelnou et de Fonollède au XIe siècle, 1947

- DE POUS Anny, Tours et châteaux du Vallespir, Conflent, n°77, 1975

- DE POUS Anny, Les tours à signaux : Atalaya, Guardia, Farahon, Conflent, 2e ed. 1980

- DE POUS Anny, Tours et châteaux du Conflent, 2e éd. Conflent, 1981

- SALCH Charles-Laurent, Tours à signaux du Roussillon, in Châteaux forts d'Europe, 1999, n°10

 Le réseau de tours à signaux des royaumes de Majorque et d'Aragon