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Chapitre V — Un monde borné...

Bornes de Propriété Militaire

Autour de Collioure, dès qu'on prend un peu de hauteur, on se heurte immanquablement à un château, un fortin, une batterie, une redoute, un casernement, une tour... Il faut croire que notre petite contrée attirait les convoitises.

A l'approche de ces bâtiments, on a de bonnes chances de découvrir une borne. Toujours de la même taille (une cinquantaine de centimètres de haut), la même forme (de base octogonale) et la même pierre grise (après renseignement, du calcaire dur de Villebois). Il s'agit de bornes de Propriété Militaire.

La décision de procéder au bornage des ouvrages militaires était déjà prévue par la loi du 17 juillet 1819. Cependant, cela sera réalisé plus tardivement, juste après l'érection de nouveaux ouvrages défensifs à l'initiative du Général Séré de Rivières, concepteur d'une ligne de défense réactualisée après la guerre de 1870. Il y en a quand même eu plus de 400 (!) de 1874 à 1885 en France, dont pas mal chez nous, la Méditerranée et la frontière ayant du peser dans le choix stratégique.

Un projet avait été présenté par le Comité des Fortifications en date du 6 avril 1883, concernant précisément la place de Collioure-Port-Vendres. Il s'agissait d' "empêcher l’ennemi d’utiliser le chemin de fer et la voie de mer pour amener en Roussillon ses troupes et son matériel". Il était précisé que, s'agissant "seulement d'ouvrages pour l’infanterie et quelques pièces légères, ainsi que des citernes", cela ne nécessiterait pas un budget très important. Le projet était approuvé par une décision ministérielle du 20 juillet 1883. Il comprenait donc : 

- L'aménagement d'un réduit pour l'infanterie à la tour Madeloc elle-même restaurée et surélevée ;

- à Taillefer, "un épaulement pour pièces mobiles avec abris et citerne, formé par un mur à bahut" ;

- au nord et au sud de la tour Madeloc, deux redoutes en pierres sèches pour l’infanterie (casernements dits "de Gauche" et "de Droite", sous Taillefer) ;

- en arrière de la crête de Madeloc, un casernement avec citerne, pour une garnison de 270 hommes (casernement "du Centre").

- sur le plateau 500, au-dessus du col des Gascons, une batterie analogue à celle de Taillefer ("Batterie 500") ;

- au Puig de la Gallina (250 m), au-dessus de Cosprons, un petit fortin armé de 4 pièces d'artillerie, avec logement pour une garnison de 70 hommes (Fort de la Gallina).

Tous ces ouvrages, comme aussi les forts Carré, Rond, Miradou, Saint-Elme et Dugomier, toujours à Collioure, et Béar à Port-Vendres, comme aussi la redoute Béar et celle du cap d'Ullasstrell (construite en 1861 et revendue par l'armée à l'usine de dynamite Nobel de Paulilles en 1880), et le Fort de la Mauresque... seront donc bornés. Il y en aura bien sûr aussi ailleurs dans le département.  

Bornes-frontière du Traité des Pyrénées (1659)

Mais, quand on parle de bornes, on pense en premier lieu aux bornes marquant une frontière entre pays. Ici, bien sûr, celle des Pyrénées.

En 1659, le Traité des Pyrénées venait conclure la Guerre de Trente Ans, fixant la frontière entre les royaumes de France et d'Espagne. Cependant il ne précisait aucune délimitation, stipulant simplement que "les Monts Pyrénées qui avaient anciennement divisé les Gaules des Espagnes, seront aussi dorénavant la division des deux mêmes royaumes". Autrement dit, que la ligne frontière suivrait la crête de la chaîne, les territoires sur le versant Sud de la ligne de partage des eaux attribués à l'Espagne et ceux sur le versant Nord, à la France.

Cela, en théorie. Car en pratique, il aura fallu tenir compte des droits de lies et passeries, accords conclus de vallée à vallée sur l’ensemble de la chaîne des Pyrénées entre communautés montagnardes (qu'elles soient sur le même versant ou de part et d’autre de la frontière), notamment à propos de voies de communication ou de l'usage de zones de pâturages ou estives. Comme l'ont exprimé les négociateurs français : ''On s'est d'ailleurs toujours appliqué à la recherche des limites naturelles, mais, sans perdre de vue que le but principal était de satisfaire aux droits et aux besoins reconnus, condition essentielle de l'ordre et des bonnes relations à la frontière''.

Il faudra attendre plus de deux siècles, et trois traités (du 2 décembre 1856, du 14 avril 1862 et du 26 mai 1866, tous trois signés à Bayonne) pour qu'un tracé définitif soit paraphé par Napoléon III et Isabelle II d'Espagne, marqué par 602 bornes ou croix jalonnant les 656 kilomètres de frontière de l'Atlantique à la Méditerranée (185 dans notre seul Département des PO).

Ce tracé longuement discuté, ne suit donc pas systématiquement la ligne de partage des eaux.

De toute façon, les Pyrénées ne constituent pas une ligne infranchissable. Il n'est qu'à voir toutes les armées qui les ont traversées, dans un sens ou dans l'autre : Celtes, Carthaginois, Romains, Vandales, Suèves, Wisigoths, Anglais, Français, Espagnols. Quant aux hommes habitant ces montagnes ils connaissaient de nombreux points pour le faire aisément, seuls ou avec leurs troupeaux. Ne dit-on pas que "si les cols séparent les vallées, ils rassemblent les hommes". D'autant qu'à chaque extrémité, Basques ou Catalans, ce sont les mêmes peuples au Nord et au Sud de la chaîne.

"Pourquoi faut-il qu’il y ait une frontière ? Il y a la même terre, les mêmes gens, la même langue"

Pablo Picasso, 9 août 1954, Fontfrède

D'ailleurs, quand elle est matérialisée, par une borne ou une clôture, c'est bien le côté contre-nature autant qu'illusoire de cette frontière qui nous apparaît. 

 

Bornes-frontière du Traité de Corbeil (1258)

Chez nous, a existé une autre frontière, moins connue que celle des Pyrénées. Celle établie par le Traité de Corbeil, en 1258, par lequel le roi de France, Louis IX (qui venait de vaincre les Cathares et le comte de Toulouse), renonçait à ses droits sur l'ancienne Marche d'Espagne, et en particulier sur les comtés de Barcelone, du Roussillon et de la Cerdagne, quand le roi d'Aragon Jacques Ier abandonnait toute prétention sur les comtés de Toulouse, Nîmes, Béziers, Carcassonne, Narbonne, le Minervois, les Fenouillèdes et le Peyrepertusès.

Mais là encore, la frontière n'est pas précisément délimitée. Il est seulement écrit qu'elle suit "la crête des montagnes qui forment le versant des eaux". Ce flou entraînant les mêmes malentendus, contestations et querelles de voisinage que pour la frontière des Pyrénées.

La Roca d'en Talou à la limite des territoires de Montner et Latour-de-France est le plus remarquable souvenir de cette frontière : sur ce rocher au milieu des vignes sont gravés d'un côté, la croix pattée d'Aragon, de l'autre, les armes du seigneur de Montesquieu du Lauragais, également seigneur de la Tour de Triniach, aujourd'hui Latour-de-France. 

On trouve aussi, sur les limites de Bélesta et Montalba-le-Château, des bornes maçonnées, quilhas en occitan, plus tardives, d'environ 2 mètres de hauteur pour 70 centimètres de diamètre. Au pied de celle du Puig Pedrós, à la limite des territoires d'Ille-sur-Têt et Montalba, sont gravées la croix d'Aragon et la date de 1658. Aurait-on célébré le 400ème anniversaire de la frontière ? S'il s'agit de la date à laquelle elle a été mise en place, elle n'aura servi qu'un an avant de devenir obsolète avec le Traité des Pyrénées de 1659.

Quoi qu'il en soit, cette frontière entre les royaumes d'Aragon et de France, sur la ligne de crête des Corbières, aura perduré de Saint-Louis à Louis XIV.  

 

Encore d'autres bornes...

Cette coutume (un peu obsessionnelle...) du bornage ne date pas d'hier : déjà, au néolithique, certains menhirs isolés faisaient office de bornes, les Romains jalonnaient leur voies principales de bornes ''milliaires'', tous les mille pas (ou plutôt tous les mille ''double pas'' équivalant à 1,482 m) ; on peut en voir à Roquefort-des-Corbières, au lieu-dit Combe de la Clotte, dressées à l'origine au bord de la voie Domitia. On peut aussi trouver, comme à Massac, dans les Corbières audoises, une borne gravée d'une croix de Malte ; on les appelle parfois ''bornes 1312'', date à laquelle le pape Clément V, sous la pression de Philippe Le Bel, prononça la dissolution de l'ordre des Templiers, leurs importantes possessions étant attribuées aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui deviendront l'Ordre de Malte. A Mosset, ce sont des bornes forestières sur la crête délimitant la Forêt de Salvanère, dans l'Aude, et le Clos d'Espagne, dans les PO, toutes gravées d'une marque dans la pierre, parfois "fleurdelysées" (bornes royales, certainement sous Louis XV, qui régna de 1715 à 1774) ou "armorisées" (blason de Guillaume Castanier, Conseiller et secrétaire du Roi, baron et seigneur de Couffoulens, qui avait fait l'acquisition de cette forêt en 1720)... 

Et cela perdurera : limites d'un canton ou d'une commune, voire d'un domaine privé, bornes forestières (forêts domaniales ou non), bornes indiquant un point remarquable (col, carrefour de voies...),sans parler des bornes géodésique de l'IGN qui ont perdu de leur intérêt depuis qu'on dispose des techniques modernes de positionnement par satellite.